Les interprétations du symptôme, lieu de rencontre entre l’intime, lemédical et le social.Philippe BAGROS
Stéphane VELUT
L’évolution du concept scientifique du corps, dont la médecine a fait un « produit »,s’oppose à l’évolution de la représentation du corps dans l’art contemporain. Il suffit dese souvenir que le mot de « diabète insipide » était utilisé par les médecins du début dusiècle pour souligner que, chez les malades en souffrant, les urines n’avait aucun goût, àl’inverse de celles des patients souffrant d’un « diabète sucré ». Il suffit de se souvenir decela, ou des phtisiologues qui goûtaient les crachats, pour prendre conscience à quel pointl’homme qui analyse de nos jours le symptôme a, grâce aux techniques, mis une distanceconsidérable entre le corps de l’autre et lui-même. On ne voit plus, on ne touche plus, onne sent plus, on ne goûte plus, on n’entend plus le corps de l’autre. On le fait toucher parun faisceau ultra-sonique, on le fait regarder par une machine à résonance magnétique, onle fait goûter par des réactifs chimiques, on le fait sentir par les cultures microbiennes. Lefait est là : le corps est devenu un produit qui se fabrique (fécondation in vitro), se répare,se modèle et éventuellement, usé, se jette après en avoir prélevé les pièces encore saines.Comme tout produit, on ne s’étonne pas que ceux qui en possède un réclament une noticed’utilisation, un manuel d’entretien, un service après-vente, et même, en option, desprestations supplémentaires. Ce « corps-produit » a relégué le « symptôme » au rang de« défaillance technique ». On en oublie la plainte que le symptôme engendre. Ladéfaillance est un problème à résoudre. Résolu, la plainte disparaîtra. Que la défaillancene puisse être corrigée, reste la plainte qui, pour celui qui soigne, devient une entitéimpalpable, sur laquelle il a peu de prise, car « trop humaine ». Alors il doit inventer unconcept qui ferait de la plainte une défaillance technique. Il doit « techniciser » ce sur7quoi il n’a pas prise, il se rassure ainsi. Il invente le soins palliatif, il rend rationnel ce quiest philosophique. Il rend technique ce qui est humain, il établit des conduites presquecodifiées face à la « fin de vie », il fait de l’humain une science, il parle de « scienceshumaines ».C’est dans l’apposition de ces deux mots que l’on décèle en réalité l’oppositionentre le « corps-produit », vu par la loupe scientifique et le « corps-humain », vu par celledes artistes. Plusieurs oeuvres picturales contemporaines nous renvoient une image« hyper-humaine » du corps avec la même violence que la science nous envoie de notrepropre corps une image « hyper-produit ».Il suffit pour s’en convaincre de voir comment nous avons récemment appris quenous avions (enfin ! ?) décrypté la carte de la totalité de notre génome, carte qui nous estprésentée comme la matrice dont nous serions tous les « produits », voire même les« similaires produits », la diversité étant simplement éludée. Ce qui nous fait, ce n’estplus ce que nous sommes, chacun, mais une matrice qu’il va bien falloir un jour oul’autre maîtriser.A l’opposé –il n’est pas possible d’affirmer que c’est en réaction–, plusieursartistes contemporains nous rappellent, par leurs oeuvres, ce qui nous fait et qui, montréfrontalement, est beaucoup moins édulcoré que le simple produit de paires dechromosomes arrangées dans un ordre impeccable. Qui nous montrent en somme qu’iln’y a, chez l’homme, jamais rien d’impeccable. Il s’agit notamment de Francis BACON,Lucian FREUD, Gottfried HELNWEIN, Joël-Peter WITKIN et du « cas » DavidNEBREDA. Pour autant que leur intention ne soit pas forcément la subversion, ils ont aumoins en commun de nous jeter au regard ce que cache la peau, ce qu’est la chose quinous fait sous sa surface visible, cette autre chose que le pur produit d’une matrice.


Une intention, explicite ou non, préside au groupement des signes en symptômes.S’agissant du corps, le mot symptôme est trop volontiers réduit au domaine biomédical etmis au service de l’idée de guérison. Mais l’exercice médical est une situation : lemédecin est présent dans des situations de demande de sens. Les tentatives desymbolisation et d’explication de soi-même et du monde, lorsque le corps défaille,dépassent évidemment ce cadre.Signes et symptômes n’existent pas au début de la consultation médicale. Ils sont ànaître, car du côté du souffrant il n’y a que des signaux perturbateurs, comme unedouleur, une sensation de vide, ou une fatigue, qu’il n’arrive pas à nommer, c’est à dire àélaborer en signes possédant du sens dans notre univers humain. Le corps fait peur à cemoment, la vie est comme en suspens, et on s’interroge. C’est pourquoi la rencontre avecle médecin est un moment privilégié, sorte de kaïros où beaucoup de signes sont ànaître…ou peuvent être perdus.Gommer le malaise au plus vite est la première tentation. On veut revenir à l’étatantérieur comme si rien ne s’était passé. Ainsi nous appliquons au corps ce que nousavons l’habitude de faire avec les choses : tenter de réparer, avec l’aide du médecin.Celui-ci élabore à partir des signaux perturbateurs des signes qui se groupent ensymptômes, avec une finalité dominante : faire un diagnostic dont découlerait untraitement correcteur.Nommer et expliquer relève de l’expérience, mais surtout de la connaissance. Lesmédecins d’autrefois réparaient mal, mais ils possédaient la connaissance, contrairementaux chirurgiens-barbiers qui savaient réparer, sans prétendre avoir une connaissance àvocation encyclopédique. Cet accès à la nomination et à l’explication du mal est unbesoin majeur, aussi bien pour le patient que pour le médecin. Il existe un temps, pendant2et après le premier contact, où le médecin et le mal sont présents à la fois, soit qu’il failleattendre les effets du remède, soit que la guérison escomptée soit un cheminementdifficile, soit qu’elle soit impossible. Pendant ce temps, l’élaboration de la souffrance ensignes et symptômes, c’est à dire son inclusion dans la connaissance, peut être à elleseule d’un grand soulagement, pas seulement pour le médecin, mais aussi pour lesouffrant.Ainsi le mal est nommé maladie. Cependant, en même temps qu’existe ladétérioration matérielle du corps, il se passe autre chose, dont le médecin, du fait de sasituation physique, tout près du corps souffrant, se trouve être un témoin. Cette situationdont on le sait coutumier, associée à son savoir en font en outre un initié dont la présenceest à elle seule chargée de sens. Or à ce moment, il existe à côté de l’attente d’uneréparation du corps et d’une nomination qui font la séméiologie médicale, une demandesociale et une demande concernant quelque chose de brisé dans l’ordre de l’histoirepersonnelle. Il y a donc à envisager une séméiologie sociale, et une séméiologie del’intime. Ce que les autres font de notre souffrance met en danger notre identité. Il y aune composante sociale de la souffrance et de l’impotence qui demande à être nommée,et expliquée, à la fois pour être si possible réparé, et pour ne pas rester innommable. Ilfaut pouvoir en parler. Le médecin est un acteur social majeur. Il intervient en donnant lestatut de malade, avec les avantages et les obligations que celui-ci comporte, et il esttémoin du drame social.Dans l’histoire personnelle, dans l’ordre de l’intime, le moment ou le corps noustrahit constitue une fracture. Le cours fluide de la vie est interrompu. Les projets nepeuvent plus s’esquisser dans le corps. On n’en ressent ni l’énergie ni les capacités.L’avenir devient incertain, laissant apparaître la finitude. Or le maintien de l’identité dansles changements que provoque le cours de la vie nécessite le sentiment d’une continuitécohérente. Ainsi on se raconte sans cesse sa propre vie en ne retenant du foisonnement duréel que ce qui contribue à la construction de l’image de soi., et à la possibilité d’exécuterses projets. C’est bien une activité de symbolisation. Se raconter, c’est nommer etexpliquer selon une intention. C’est construire des signes et des symptômes. Des signesde soi-même issus de l’histoire personnelle interprétée. Des symptômes orientés versl’élaboration d’un futur. Or cette séméiologie de l’intime nécessite des témoins. On dit« que deviens tu ? ». Paul Valéry en formule le corollaire lorsqu’il écrit « Quand tuparles, tu parles toujours de toi…particulièrement quand tu parles des autres ! ». Aumoment où survient à propos du corps une rupture du fil qui relie le passé au futur àtravers le présent, ce travail de symbolisation se trouve exacerbé. Il faut inclure l’épisodeactuel dans l’histoire personnelle sans perte d’identité ni de sens. Le témoin privilégié quiécoute ce discours du sujet en train de se demander « qu’est- ce que je deviens ? » c’est lemédecin, qui est , au moment critique, à la fois présent et fortement investi.Le grand Mal est plus que la perte de la norme médicale, ou sociale, la normeintime. C’est l’aporie de toute tentative de symbolisation, avec la menace de l’absurde. Ilse rencontre à l’intérieur du corps, dans la matérialité, quand notre peau couvrel’inhumain, mais aussi dans les contrées inaccessibles de l’esprit ou naît la malignitéhumaine fondamentale, dont est témoin le médecin, comme le Bardamu de Céline, leBruno Sachs de Martin Winckler, ou le Rieux de Camus. Les signes sont alors recherchésdans une transcendance divine ou humaine.
La rhétorique du symptôme dans les Consultations de Jean Fernel(1497-1558)Jean-Paul PITTIONNous nous proposons d’étudier la rhétorique du symptôme dans les consultations de JeanFernel (1497-1558). Nous nous appuierons sur la préface des Consilia et sur quelques unes deces consultations, dans l'édition de l'Universa Medicina de 1574 (Francfort: A. Wechel). Lestextes étudiés permettent de constater la mise en place d’une forme particulière d’écriture etd’une pratique différente du diagnostic qui accède ainsi à un nouveau statut. Ils témoignentd’une évolution de la pensée et des pratiques médicales.Dès l'Antiquité, par l’établissement du diagnostic, la pratique médicale se distingue dusimple art de la cure. Le souci de consigner le diagnostic a donné naissance à des formesécrites telles que des recueils de cas. Les Consilia de Jean Fernel appartiennent à un genredéjà pratiqué par Galien. A la Renaissance, ces consultations se développent en marge desmanuels d’anatomie ou de thérapeutique et deviennent un genre autonome. Les consiliaconstituent une manière particulière d'écrire la médecine1. Les consilia de Fernel témoignentd'une étape nouvelle dans le développement de l'art du diagnostic et de l'art de les rédiger.Les Consilia de Fernel sont un mélange de diverses consultations. Il peut s’agir deréponses de Fernel à des confrères, notamment pour confirmer ou corriger leurs conclusions,ou de consultations sur des cas qui lui ont été directement soumis. Elles peuvent aussi êtredestinées au patient lui même. On y trouve également des narrationes, c’est-à-dire des récitsd’autopsies.La préface, écrite par Guillaume Cappel, est adressée à un autre médecin, Julien de Paulmier,célèbre pour avoir loué les vertus du cidre supérieures à celles du vin. Cette préface est deforme humaniste ; elle rend hommage aux talents de Jean Fernel, à sa pédagogie, à la richessede sa pratique médicale et fournit une brève histoire du recueil des Consilia, dont le stylepourrait décevoir le lecteur du temps. En effet, il ne s’agit pas d’epistolae mais de responsa,de décisions visant à résoudre un problème d'ordre thérapeutique. C’est la raison pour laquelleelles peuvent apparaître comme "des brouillons au style rugueux" qui n'ont pas l'érudition etl'élégance des autres écrits du médecin. De fait contrairement aux traités qu'a produits Fernel,on ne trouve dans les consilia aucune référence aux autorités, aux anciens – Hippocrate etGalien –, ou au modernes – Sylvius et Platter. Le Préfacier remarque d'ailleurs à juste titre,que ces consilia forment comme un théâtre clinique, où le lecteur découvre les experimenta deFernel, au sens d’un savoir pratique fait d'observation et de déduction, appliqué à un casparticulier2. Ce qui apparaît à Guillaume Cappel comme un texte à l’état de brouillon estconstitué d'un ensemble de notes, certaines semble-t-il prises directement au cours d’examenscliniques ou d'autopsies. Mais l'organisation et la rédaction de chacune d'entre ellescorrespond à une procédure réfléchie. Dans ses Consilia, Jean Fernel met en place unerhétorique de l’argumentation qui fait apparaître un art du diagnostic qui a des règles qui luisont propres.L’exemple choisi pour étudier la rhétorique de l’argumentation est celui du“ Consilium XIX ”. Cette consultation est une responsa, terme qui appartient au vocabulairejuridique. L’objet est de produire une sur un cas qui fait problème.1 En anglais, le mot “ diagnostic ” a renvoie encore à la fois a l'acte et au texte qui le transcrit.2 “ Haec tantum nunc sanationum velut theatra …p. 286.4Le terme tabes employé dès la première ligne du “ Consilium XIX ” désigne lalangueur, la consomption. On le retrouve dans les écrits théoriques de Jean Fernel, au seind’un ensemble de chapitres portant sur les affections pulmonaires. La pathologie de Fernel esthéritière de celle de Galien. Comme Galien, Fernel localise le mal dans l'organe , dans ce casci le poumon. Dans la Pathologia, Fernel commence par décrire cet affectus et donne lessignes permettant de distinguer une forme particulière des affections pulmonaires, la phtisie.Il note que l’autopsie révèle des cavités et des tubercules et insiste sur les symptômes quiprécèdent les crachats. Ils peuvent induire le médecin en erreur mais permettent de distinguerplusieurs phases dans l’évolution de la maladie. Jean Fernel établit alors une distinction entreles tabes phtisis et d’autres types de tabes. Les traces noirâtres des crachats vont permettre dedéfinir la spécificité de cette affection. Fernel s’engage dans un débat théorique hérité de latradition, et qui porte sur les causes cachées de l'affection. Il distingue deux types de causes:L'explication de la maladie se trouverait soit dans la constitution même de l’organe soit dansun désordre humoral général qui se manifesterait au niveau de l'organe. Fernel ne tranche pas.Il s'attache plutôt à distinguer entre deux phases de la phtisie. L'essentiel est pour lui de savoirles reconnaître, afin de traiter la maladie avant qu’elle n’entre dans sa seconde phase.Au début du “ Consilium XIX ” l'entité de la maladie et les phases de sa descriptionsont tenues pour dites3. Le cas envisagé est bien un cas de tabes phtysis. Fernel passe en revueet décrit les symptômes qui l’ont amené à cette conclusion. L'un d'entre eux est le signediscriminatoire. Il constitue l’argument qui entraîne le jugement clinique4. Les autres signentinterviennent pour confirmer ce jugement. On retrouve cette même mise en forme duraisonnement clinique dans les autres consultations, avec des développements plus ou moinsélaborés.Avec Fernel on assiste à la naissance de l’autonomie de la clinique, rendue possiblepar cette mise en forme du diagnostic. La consultation rend compte d’une observationclinique, mais l’efficacité ou l’échec du traitement sont rarement donnés. Les consultations deFernel diffèrent du modèle hippocratique, dans la mesure où elles portent sur des casparticuliers. Elles ne visent pas non plus à démontrer l'habileté du médecin et à contribuer à sarenommée, comme c'est le cas des “ cures admirables ” de Galien, modèle encore appliquépar certains médecins de la Renaissance, par exemple Cardan. Quant aux récits d’autopsies,ils sont traités séparément et deviennent un mode particulier de recherche.Le style des consultations est épidéictique. La démonstration, établie en vue de larecherche du jugement, progresse en trois étapes bien distinctes. Le médecin résume ceque le malade décrit qu'il ressent. Puis Fernel interprète cette historia en termes de signescliniques à la lumière de l'observation et de l'auscultation. Il recherche enfin le signedéterminant et établit sur cette base, le jugement clinique. La maladie parle le langage ducorps, le rôle du médecin est d'en exprimer la rationalité. Astrologue du microcosme,dans l'observatoire de la consultation, le praticien traduit le langage confus du corps enune conjonction de signes dont il tire un pronostic. Certes la raison médicale qui traduitet interprète les signes se construit par la théorie, mais la consultation n'est pas le lieu dudébat théorique. Le pronostic qui découle d'un diagnostic en règle impose des limites àl'intervention thérapeutique. On constate que souvent les prescriptions de Fernel sontd'ordre palliatif. Le corps vivant n'est pas un terrain d'investigation théorique. ChezFernel on constate que l'autopsie est en voie d'acquérir cette fonction.3 “ Qui descibitur affectus tabes est, non sola destillatione, sed vitio pulmonum contracta ”, p. 286.4 “ Cuius rei argumentum est pedis atque crurum tumor mollis, & oedematosus. ”, p. 286.
La douleur, un symptôme équivoque dans un dessin de Dürer(1471-1528).Jacqueline VONSUn auto-portrait de Dürer illustre les questions en jeu au cours de cette TableRonde : de quels moyens le malade dispose-t-il pour nommer, montrer, expliquer ce qu’ilressent comme une perturbation de son organisme, en particulier une sensation dedouleur ? Comment le médecin peut-il donner un sens à ces indications, les élaborer enun système cohérent de signes lui permettant d’établir un diagnostic d’où découlera sonpronostic ? Cette double problématique s’inscrit nécessairement dans un codelinguistique ou gestuel, à un système de représentations culturelles qu’il est nécessaire dedécoder pour que la communication s’établisse, pour que la connaissance ait lieu.Un auto-portrait d’Albert Dürer est à cet égard intéressant à observer, puisqu’ilémane d’un malade exprimant un symptôme de douleur, sans que son interprétation surle plan médical nous soit connue. Il s’agit d’un petit dessin tracé à la plume ( conservé àBrême, Kunsthalle) datant selon la plupart des commentateurs de 1512-1513, dans lequelle peintre se représente nu jusqu’à l’aine, l’index droit pointé sur une tache de couleurjaune, cerclée de noir, située sur le côté gauche de son abdomen. Le croquis est surmontéde quelques mots écrits en allemand : Da der gelb Fleck ist und mit dem Finger daraufdewt da ist mirWeh (« Là où est la tache jaune et où est pointé mon doigt, là est monmal »).Ce qui apparaît à l’oeil de l’observateur, est la redondance des formes de langagesutilisées : code verbal dans l’inscription manuscrite, code gestuel déictique (le doigtpointé), code linguistique proprement médical (la tache jaune cerclée de noir pouvantavoir valeur de diagramme). Mais cette multiplicité d’indications révèle en fin de comptela difficulté de nommer précisément ce dont Dürer se plaint, et l’interprétation du dessin,dons la pose d’un diagnostic, reste aléatoire, dans la mesure où on ignore si le croquis aété envoyé ou non à un médecin.En outre, les références à des codes iconologiques en vigueur au début du XVIesiècle tendraient à faire intervenir dans l’interprétation des éléments extérieurs à lamédecine : la similitude gestuelle entre cet auto-portrait et le tableau Le Christ à la plaieest évidente. En adoptant la pose du Christ montrant sa plaie au flanc, Dürer s’inscriraitdans une tradition iconologique de la souffrance comme signe du sacré, de l’ostentatiouulneris, hypothèse que ne démentent pas d’autres portraits dans lesquels le peintre aprêté ses traits à la figure du Christ, tantôt en majesté, tantôt en homme de douleur.Enfin, le dessin ne permet pas de séparer la surface du corps de l’intérieur, il isoleune partie malade sans toutefois la nommer. On est dès lors tenté d’en proposer unelecture qui fasse référence à un état spécifique de la connaissance médicale à une époquedéterminée. C’est ainsi que l’endroit douloureux montré par le doigt tendu a étéinterprété comme la rate, siège de la mélancolie dans la médecine humorale. Si onaccepte cette interprétation, il faut admettre que le peintre se sépare volontairement de latradition iconologique de la représentation de la Mélancolie, sous les traits d’une figurehumaine pensive, au corps incliné, à la joue appuyée sur la main, si souvent présentedans les dessins, gravures et tableaux de Dürer (entre autres : Auto-portrait, 1495 / Jobdans le Retable Jabach, 1503-0504 / Melancolia I, 1514 / Saint-Jérôme en méditation,1521), et qu’il choisit de désigner clairement la rate comme origine physiologique de lamélancolie. L’auto-portrait représenterait moins un symptôme qu’un signe permettant le6diagnostic d’un dysfonctionnement interne ou humoral expliquant le morbusmelancholus.Si les théories humorales ont vécu, il n’en reste pas moins que les interrogationssoulevées par le dessin de Dürer continuent à susciter de nouvelles tentativesd’éclaircissement. On reconnaît aujourd’hui dans des douleurs abdominales dessymptômes d’intoxications provoquées par la manipulation et à l’inhalation de pigmentsde peinture élaborés à partir d’éléments minéraux toxiques, le plomb en particulier. Lamélancolie des artistes et surtout des peintres de la Renaissance pourrait ainsi trouver uneexplication par intoxication.Symptôme de maladie de l’âme ou de maladie du corps, la douleur montrée parDürer résiste aux interprétations qui tendraient à la rendre objective et à permettre undiagnostic strictement médicalisé d’une pathologie.BibliographieKOERNER, J.L., The Moment of Self-Portraiture in German Renaissance Art, Chicago & Londres, 1973.MOFFIT, J., « Painters born under Saturn : The Physiological Explanation » dans Art History 11, 1988, p.195-216.PONAFSKY, E., La vie et l’oeuvre d’Albert Dürer, Paris, 1987.PIEL, F., Aquarelles et Dessins de Dürer, Paris, 1990.
Philippe BAGROS
Jean-Paul PITTION
Jacqueline VONS
Stéphane VELUT
Marie VIALLON-SCHONEVELD
Maurice BROCK
André FOUKS