May 1st, 2003
Hard N'Heavy
Marilyn Manson
par Sophie HERVIER
Interview
Gottfried Helnwein
Je n’ai laissé personne s’infiltrer dans notre travail, nous avons refusé de travailler avec les producteurs traditionnels et j’ai réalisé avec Gottfried Helnwein tout le visuel de l’album. Sans aide financière de la maison de disques.
The Golden Age, Weeping Officer (Marilyn Manson)

«Mais rien ne peut exister, si l’on raisonne»

Cette citation non attribuée et en français dans le texte, ouvre l’une des nombreuses pages du journal que tient Marilyn Manson sur le Net depuis le mois de février 2002, date à laquelle le chantier de The Golden Age Of Grotesque fut mis en route. La raison, c’est précisément ce que Marilyn Manson semble vouloir abandonner. Plus que jamais dans son monde, l’autoproclamé Arch Dandy Of Dada tente, avec sa nouvelle production, d’abattre les murs qui séparent le rêve du réel. Renvoyant à la fois à Peter Pan pour son refus de grandir, à Oscar Wilde pour son goût prononcé pour le dandysme et à Shakespeare pour sa philosophie et sa mise en scène dramatique, Marilyn Manson est le personnage central d’une vie qui relève selon lui, du théâtre. Sans plus se soucier de l’image qu’il renvoie aux autres, n’établissant plus aucune différence entre la réalité et le spectacle, son discours et surtout son travail se sont transformés en une gigantesque fête où le non-sens remplace le bon sens. Ce n’est pas pour autant la folie qui domine The Golden Age Of Grotesque, mais bien l’envie délibérée de divertir un public amorphe et lobotomisé par la médiocrité des productions artistiques contemporaines. Cette démarche intellectuelle a conduit Manson à s’entourer de nouveaux collaborateurs, pour la plupart européens (Tim Skold et Gottfried Helnwein, notamment), et à créer sur son cinquième disque une atmosphère délicieusement décalée qui témoigne tant de la sérénité retrouvée du personnage que de son envie permanente de se renouveler. Place donc au maître de cérémonie qui évoque son nouvel état d’esprit dans un salon d’hôtel de Sunset Boulevard.

Nous entrons donc dans «l’âge d’or du grotesque». Mais qu’est-ce qui est grotesque selon toi : le monde extérieur ou ce disque ?

Marilyn Manson : Je crois avoir toujours nourri une fascination pour des choses que les autres trouvaient laides. Mais à l’origine, le grotesque représentait la partie de l’imagination responsable des choses qui n’étaient pas naturelles. Ce qui signifierait que je suis moi-même grotesque. En observant le monde extérieur et en liant les événements qui s’y déroulent au grotesque, ce disque veut montrer que ce n’est pas un mal d’être différent et original, et constitue à cet effet un appel à prendre les armes, à être créatif et à ne laisser personne entraver la capacité de l’imagination à révéler des choses dérangeantes. The Golden Age Of Grotesque est plus qu’un disque. Quand quelqu’un crée quelque chose, l’œuvre est inachevée tant qu’elle n’a pas été reçue par quelqu’un d’autre. Qui peut l’aimer ou la détester. Mais l’art n’est rien si personne ne l’a entendu, ne l’a vu ou n’en a fait l’expérience. C’est pour cette raison que je suis impatient de donner un sens à The Golden Age Of Grotesque en sortant cet album et en effectuant une tournée. Les hommes ne sont qu’une seule et même personne mais, dans notre monde, nous sommes séparés par les frontières qui délimitent la représentation et l’art. Pour que sonne l’âge d’or du grotesque, il faut avoir le courage de le déclarer, il faut y croire. Ensuite, il pourra engendrer des réactions échelonnées ou devenir un mouvement, simplement constituer une tape sur la main ou devenir un double. Je souhaite juste que les gens puissent voir la souffrance que j’ai enduré suite à certaines expériences et problèmes passés pour en arriver à ce stade. Tout ce contre quoi je me suis battu, tout ce qu’il m’a plu de dire et de montrer ont été importants : ce disque est l’aboutissement de ma carrière. J’ai vieilli, pourtant j’ai l’impression d’avoir dix ans, qui est aussi l’âge de création de Marilyn Manson. Cet album a le comportement d’un gamin parce qu’il est dépourvu de règles et devient au bout du compte plus plaisant et acceptable uniquement parce qu’il est vilain. C’est difficile de ne pas aimer les enfants : ils font ce qu’ils veulent jusqu’à ce qu’ils perdent cette spontanéité en grandissant. Je n’ai pas cherché à faire un album commercial mais beaucoup de gens le trouve plus convenable. C’est sans doute le cas et c’est merveilleux !

Mais dans quelle mesure estimes-tu t’être libéré de la norme ? Quelque part, n’as-tu pas défini toi-même tes propres limites ?

M.M. : J’ai toujours essayé de travailler en dehors des règles établies et j’ai toujours essayé de dire et de faire ce qui me semblait bon. Mais j’ai pratiqué de façon différente cette fois-ci. Au lieu de me battre contre la politique et la religion existantes, j’ai créé, sur cet album et dans mon art, une politique et une religion. Tout ce que j’ai réalisé jusqu’à présent peut être considéré comme une bataille pour conquérir et surmonter divers éléments de mon passé ou du monde actuel. Une fois que tu as conquis quelque chose, il faut donner autre chose. The Golden Age Of Grotesque est donc ce que j’offre. C’est un disque à mi-chemin entre la fête foraine et l’église. C’est tout ce que vous voulez que ce soit mais ça a vraiment été conçu comme un divertissement. Je pense qu’il est temps que quelqu’un produise un divertissement capable d’être utilisé dans le même contexte que l’art. Les deux sont souvent considérés comme antinomiques parce que le comique s’arrête une fois le spectacle terminé tandis que l’artiste vit son art. L’art est aussi souvent considéré comme quelque chose de prétentieux et d’élitiste, dont la place se trouve dans un musée. Les spectacles, eux, sont plus accessibles. Je voulais montrer que les deux peuvent se fondre. Bien entendu, je ne suis pas la première personne à les mélanger mais c’est important de le faire à nouveau aujourd’hui. Parce que toute mon inspiration, qu’il s’agisse du vaudeville, du cabaret ou du burlesque, puise sa source dans une période qui ressemble beaucoup à la nôtre. Ce que je n’avais honnêtement pas pu prévoir il y a dix-huit mois… Lorsque j’ai commencé à écrire cet album, j’essayais de retrouver l’état d’esprit et la créativité des artistes des années 20 et 30 pour essayer de faire quelque chose d’aussi qualitatif dans ma propre sphère. Tous ces mouvements ont été créés dans un climat de peur et de guerre et, au départ, je parlais justement de l’inspiration créée par la peur de la guerre. Il est normal que les gens aient envie de s’évader, mais pas de manière héroïque ou patriotique. Je n’essaie en aucun cas d’être un héros américain ou Bruce Springsteen : je n’écris ni les louanges de l’Amérique ni de chansons protestataires. Je dis simplement que les concepts et la politique de votre guerre ne m’intéressent pas. Et je veux démontrer que les 57 minutes et 42 secondes que dure cet album peuvent constituer une échappatoire, tout comme aller à un concert ou à une exposition que nous ferons peut-être. Je souhaite en tout cas que chacun résiste à tout sentiment de peur et profite de sa vie au maximum. Parce que j’ai noté à titre personnel que ça n’occasionnait que du bon. Sur tous mes disques, et en particulier Antichrist Superstar qui m’a fait connaître au grand public, vivre comme si demain n’existait pas peut générer les meilleurs résultats. Il ne s’agit pas d’être irresponsable, mais simplement de ne pas avoir peur de s’impliquer dans des choses dont on ne maîtrise pas les conséquences. Et, à moins de l’être soi-même, ce n’est ni malveillant ni nocif. Certains considèrent que je constitue un danger ou une menace à l’éducation de leurs enfants ou à leur morale religieuse. Je ne suis qu’une personne isolée. Si leur éducation et leur religion sont si fragiles, ils feraient mieux de se pencher dessus avec plus d’attention. Car s’il s’agit de choses aussi supérieures qu’ils le prétendent, je ne devrais pas être en mesure de les déstabiliser (sourire).

Ton but affiché est de rendre l’art au peuple. Cela dit, sur The Golden Age Of Grotesque, tu joues beaucoup avec les mots et les références auxquelles tu fais allusion, comme le dadaïsme par exemple, ne sont pas forcément faciles à comprendre. Pourquoi alors penser que cet album est le plus «accessible» de tous ? Et quelque part, n’est-ce pas le dénigrement de l’intellectuel que tu as toujours été ?

Manson: Cela fait partie des complications entraînées par la découverte d’un mouvement comme le dadaïsme. Le dadaïsme a été instauré parce que l’art avait atteint un point où les gens se demandaient ce qu’il était possible de faire à partir de ce qui était en place. Sur l’album, la première chose que je chante, c’est «everything has been said before/there’s nothing left to say anymore» (attention, traduction : «quand tout a déjà été dit avant/il n’y a rien plus à ajouter»). C’est assez dada. Le dadaïsme est très puéril. C’est un peu comme un enfant qui en a assez d’un jouet et qui en veut un autre. Il n’y a pas d’élément intellectuel dedans, mais ça ne veut pas dire qu’il n’a pas de dimension intellectuelle. D’une certaine manière, l’album est plus simple parce que je ne présente pas la philosophie de façon évidente. J’ai essayé de peindre des tableaux, des rythmiques bizarres qui n’ont parfois aucun sens. Et j’ai utilisé des mots qui non seulement ne sont pas compréhensibles de tous mais qui n’existent tout simplement pas dans la langue anglaise. Je me suis inspiré de Cab Calloway (chanteur de jazz et meneur de revue au Cotton Club, surtout connu au début des années 30 pour son tube aux paroles surréalistes, “Minnie The Moocher” - ndr) ou de ces gens qui ont essayé de faire ressentir les choses à un niveau universel. Je crois que l’émotion et le dessein de chaque chanson s’expriment dans la globalité du disque. C’est aussi pour cela que j’ai utilisé ma voix de façon différente. Pour y parvenir, chaque morceau se devait d’avoir son propre style et beaucoup des lignes de chant sont issues des premières prises parce qu’elles avaient cette instantanéité qui n’était pas compliquée. Quand c’est trop étudié, l’énergie n’est souvent pas la même. En elle-même, cette démarche peut inspirer plus de conversation que la pure exposition d’idées intellectuelles. Etrangement, j’ai fait un album plus habile et plus personnel en étant plus déroutant et plus puéril. C’est souvent les choses les plus simples qui sont les meilleures et les plus significatives. Et puis, je ne voulais pas me répéter. Je pense qu’il faut savoir mettre un terme à un sujet donné avant de l’endommager. J’essaie de ne jamais expliquer les choses que je crée, mais au contraire d’expliquer qui je suis en créant ces choses. Je n’essaie pas nécessairement de révolutionner la musique mais, parce que ce que je fais en révolte certains et aussi parce que c’est un symptôme de ma révolte au monde extérieur, mon travail peut parfois être révolutionnaire (sourire). J’adore chanter ces nouvelles chansons : il y a beaucoup de jeux de mots et d’inventions. Et chaque fois qu’on écoute le disque, quelque chose de nouveau apparaît. Même moi qui suis mon pire juge, je m’en rends compte. C’est ce qui constitue l’étrangeté de cet album. Je trouve la musique actuelle ennuyeuse la plupart du temps. Alors j’ai décidé de m’amuser et d’écrire des chansons dont je sois satisfait, même dix-huit mois après. Tout le monde voulait savoir ce que nous faisions et essayait de s’assurer que les éléments commerciaux étaient intacts. Je n’ai laissé personne s’infiltrer dans notre travail, nous avons refusé de travailler avec les producteurs traditionnels et j’ai réalisé avec Gottfried Helnwein tout le visuel de l’album. Sans aide financière de la maison de disques. Quand elle a voulu entendre le single, je me suis enregistré en pleine conversation avec mon chat et lui ai tendu fièrement. Mon manager était furieux. Tout le monde voulait m’envoyer en hôpital psychiatrique. J’ai vraiment bien ri, j’avais l’impression de faire quelque chose de mal, comme du vol à l’étalage (rires) ! Honnêtement, ce fut un album vraiment facile, passionnant et grisant à réaliser.

Dans la chanson “The Bright Young Things”, il y a une phrase amusante, qui dit : «We don't rebel to sell/It just suits us well» (“Nous ne nous rebellons pas pour vendre/Ça nous va simplement bien”). Est-ce une pique moqueuse à l’égard d’une certaine colère préfabriquée et qu’est-ce que la rébellion signifie pour toi ?

M.M. : Dans un sens, c’est une remarque sur la façon dont la musique peut-être tournée en mode et traitée par les médias, MTV et les maisons de disques. Comme ce que le punk-rock est devenu aujourd’hui avec Sum 41 ou Avril Lavigne – contre lesquels je n’ai aucune animosité particulière. L’industrie du disque prend toutes ces choses et essaie de créer un mouvement autour, en prétendant que c’est underground ou en demandant l’aide de réalisateurs très chers qui font croire que les clips sont fait à peu de frais. Cette chanson est un commentaire sur cet état de fait et une façon de rire de ce ridicule (sourire). Mais, avant tout, c’est un morceau qui s’inspire de la réaction de beaucoup de gens envers ceux qui ont un niveau de notoriété établi et qui leur demandent souvent : «Mais contre quoi êtes-vous encore en colère ? Vous avez de l’argent, une maison et la belle vie !» C’est le fait de reprocher à un artiste de faire carrière sur son agressivité, ce dans quoi je ne me reconnais pas forcément. La colère n’est pas exactement au centre de mon travail mais j’admets que ce que je fais ou dis fera toujours partie intégrante de ma personnalité, quoi qu’il advienne. Ça me plaît autant que ça me déplaît, mais j’ai appris à faire avec et ce n’est pas un défaut. Je peux faire une chute et la transformer en quelque chose que d’autres apprécient. Ce n’est pas de la violence gratuite. C’est ne pas se soucier de qui écoute ta musique : simplement savoir que si tu l’aimes, c’est qu’elle est de qualité. Et savoir que je n’ai pas plus besoin de pourvoir aux goûts de mes fans que de censurer ce que les gens rejettent. Tant que je fournis aux gens ce qu’ils attendent de Marilyn Manson, ils me soutiennent. Je suis donc moi-même obligatoirement un fan de mon travail. Et si je réalise quelque chose qui me plaît, je sais que ça rendra mes fans heureux parce que j’ai l’impression de faire partie d’eux et parce que rien ne serait possible sans leur aval. Je veux qu’ils fassent partie du mouvement autant que moi et je veux qu’ils aient le même plaisir à écouter ce disque que celui que j’ai eu à le faire. Plus que jamais pour cet album. Beaucoup de personnes perçoivent aujourd’hui ma personnalité comme étant positive ou plus joyeuse qu’auparavant. J’imagine que c’est en partie vrai mais ça ne veut pas dire que j’ai changé d’opinions pour autant. Ça signifie que je suis satisfait. Tout ce qui est entrepris doit s’arrêter à un moment. Comme une chanson, par exemple, qu’on ne peut pas écrire indéfiniment. J’ai dit tout ce que j’avais à dire sur la politique et la religion. Il est temps de passer à autre chose. Je veux que les gens évoluent avec moi et que personne ne se perde en chemin. Ce disque est donc celui du changement. Toute chose - qu’il s’agisse d’une relation humaine, d’une culture ou d’une forme d’expression artistique - arrivant à son apogée, à un niveau excitant, passionnant, dégénéré et décadent sera brisée par quelqu’un. Soit par la personne qui l’a créée, soit par des individus extérieurs qui ont peur de ne plus pouvoir la contrôler. Les gens veulent toujours le chaos. Et quand ils l’obtiennent, ils en ont tellement peur qu’ils le détruisent. The Golden Age Of Grotesque parle beaucoup de cela. J’évoque diverses relations que j’ai eu avec différentes personnes – des filles, des amis, le monde, la musique – de façon à ce que tout le monde puisse l’entendre. Des gens de différents horizons, pays, sexes : ils peuvent lire beaucoup plus facilement en moi aujourd’hui. J’aime l’idée de se surpasser. J’ai pris conscience que beaucoup de gens que je rencontre aime bien ma personnalité mais pas le type de musique que je fais, ou, à l’inverse, aime bien la musique mais pas le message, ou l’esthétique ou n’apprécie tout simplement pas être fan de qui que ce soit. Il y a toujours quelque chose qui m’empêche d’atteindre autant de gens que je le souhaiterais. Ce qui ne veut pas dire pour autant que j’aimerais faire quelque chose que tout le monde apprécie, ça ne servirait à rien puisque dès que tout le monde aime quelque chose, on peut être sûr que c’est de mauvais goût, ou feint, ou que ce n’est pas apprécié pour les bonnes raisons. Les choses exceptionnelles se mesurent toujours par le degré d’amour et de haine qu’elles déclenchent. Je voulais réussir à mieux exprimer ma personnalité sur cet album. Je n’avais pas à écrire dans les confins de l’histoire que j’avais créée à partir d’Antichrist Superstar et qui était autobiographique. Les rôles de compositions, les personnages et les métaphores étaient les seuls moyens pour raconter mon histoire de manière à apaiser ou à montrer ce que je voulais dire. Mais, une fois de plus, je pense que j’étais arrivé au bout de cette démarche. Alors, pour ce nouveau disque, j’ai voulu que tout le monde se sente comme les peu d’amis que j’ai et avec qui je passe du temps. Je n’ai pas beaucoup d’amis desquels je me sente proche, et ceux-là savent qui je suis. Ils connaissent tous les aspects de ma personnalité, pas seulement celle qui est exposée dans les médias. J’ai essayé de mettre tout de moi dans ce disque : alors, il y a de l’humour, de l’obscurité, du sexe et de la violence.

disco nothing/interscope/polydor/universal

(citation 1)«Tout ce contre quoi je me suis battu, tout ce qu’il m’a plu de dire et de montrer ont été importants : The Golden Age Of Grotesque est l’aboutissement de ma carrière.»

(citation 2)«J’ai essayé de mettre tout de moi dans ce disque : alors, il y a de l’humour, de l’obscurité, du sexe et de la violence.»