January 1st, 1999
Université Stendhal
Joyce Carol Oates, Haunted, Tales of the Grotesque
William Schnabel
Université Stendhal 3
" We work in the dark—we do what we can—we give what we have. Our doubt is our passion, and our passion is our task. The rest is the madness of art ". Henry James
La vision des personnages de Hanté (Haunted) est fantastique, certes, peut-être d’un fantastique plus œdipien, fétichiste et fantasmagorique que grotesque, mais l’étrange, le surnaturel surgissent sous forme de liens détournés et anormaux, créant ainsi un désordre dans la routine, le faux équilibre et la proportion. À l’instar de certains maîtres du grotesque comme Goya, Doré, Fuseli, Dali, Magritte, Otto Dix, ou GOTTFRIED HELNWEIN, Joyce Carol Oates emploie le genre à des fins comiques, sardoniques ou satiriques. Mais en même temps, la violence de ses contes est telle que l’on n’est jamais très loin de l’horreur ou de la terreur. Ce sont des contes cruels, comme il en existe parmi les hommes, les femmes et, malheureusement, chez les enfants aussi ; et ces choses-là nous séduisent, semble-t-il. Du moins nous semblons être fascinés au plus haut point par cette comédie ou plutôt tragédie humaine. Mais notre soif demeure et restera toujours insatiable.

Angoisse et peur féminines chez Joyce Carol Oates

© William SchnabelUniversité Stendhal 3

" We work in the dark—we do what we can—we give what we have. Our doubt is our passion, and our passion is our task. The rest is the madness of art ".

Henry James

Deux fois proposée comme candidate pour le prix Nobel de littérature, Joyce Carol Oates est l’auteur de livres de plusieurs genres. Elle a écrit des romans, des recueils de nouvelles, des pièces dramatiques, des poèmes, cinq livres sur la critique littéraire et un livre sur la boxe, tous dans les vingt-cinq dernières années. Son palmarès est très impressionnant et comprend : le PEN/Malamud Award, le Rosenthal Award, un Guggenheim Fellowship, le Prix O’Henry, le National Book Award pour son roman Them etc.Les thèmes de prédilection de Joyce Carol Oates touchent l’âme profonde de l’Amérique. Sa vision est celle d’une Amérique contemporaine, où parfois l’edelkitsch rivalise avec l’horreur ou le grotesque2, et la banalité apparente des personnages avec l’émotion soudaine et brutale. Ses familles sont plutôt ordinaires, mais elles sont mises à part dans leur façon de sentir le monde, d’éprouver des moments hors du commun de durée et d’intensité émotionnelle. La vision des personnages de Hanté (Haunted3) est fantastique, certes, peut-être d’un fantastique plus œdipien, fétichiste et fantasmagorique que grotesque, mais l’étrange, le surnaturel surgissent sous forme de liens détournés et anormaux, créant ainsi un désordre dans la routine, le faux équilibre et la proportion. À l’instar de certains maîtres du grotesque comme Goya, Doré, Fuseli, Dali, Magritte, Otto Dix, ou Gottfried Helnwein, Joyce Carol Oates emploie le genre à des fins comiques, sardoniques ou satiriques. Mais en même temps, la violence de ses contes est telle que l’on n’est jamais très loin de l’horreur ou de la terreur. Ce sont des contes cruels, comme il en existe parmi les hommes, les femmes et, malheureusement, chez les enfants aussi ; et ces choses-là nous séduisent, semble-t-il. Du moins nous semblons être fascinés au plus haut point par cette comédie ou plutôt tragédie humaine. Mais notre soif demeure et restera toujours insatiable.Qu’est-ce que l’angoisse ? Qui ne connaît pas ces atroces souffrances psychiques et somatiques ? Bien sûr, on peut donner une définition au vocable, on peut lui coller une étiquette, l’enfermer dans une camisole linguistique, mais qu’elle est la source psychique, biologique ou anthropologique de l’angoisse et pourquoi les gens sont-ils angoissés, certains presque chroniquement ? Nos dictionnaires parlent de " sensation pénible de malaise profond, déterminée par l’impression diffuse d’un danger vague, imminent, devant lequel on reste désarmé et impuissant ". On connaît les sensations physiques associées à l’angoisse : un sentiment de constriction, d’étouffement ; ainsi que les modifications neurovégétatives : palpitations de cœur, sueurs, tremblements, vision brouillée, entre autres. On peut dire que l’angoisse naît de l’attente d’un danger, imaginaire et inconnu, tandis que la peur suppose la présence d’un danger quelconque. On dit aussi que l’angoisse n’a pas besoin d’être liée à une situation réelle, elle peut être engendrée par des fantasmes, ou par des représentations imaginaires, souvent conflictuelles. Pour différencier la peur de l’angoisse, on peut dire que la peur a besoin d’un objet, alors que l’angoisse n’en a pas, l’objet conférant une spécificité à la peur qui manque à l’angoisse. C’est précisément cette indétermination qui rend l’angoisse si éprouvante, car son malaise est diffus4.Admettons. Mais tout cela est très théorique et il n’y a point d’égalité entre les sentiments et les mots. Nous sommes programmés, semble-t-il, à vivre angoissés, à nous comporter de manière archétypale et le lien entre l’environnement et le comportement humain est indéniable ; si l’on songe à nos réactions dans la rue, on se rend compte que notre cerveau agit, sur le plan anthropologique, d’une manière assez primaire. Le cerveau humain enregistre un environnement comme menaçant ou pas. Cette composante inquiétante, voire hostile, est appelée " la menace d’effraction5 ". Elle peut aller jusqu’aux peurs de castration ou de dévoration.Si la vie est angoissante pour les hommes, elle l’est plus encore pour les femmes et, plus particulièrement, pour les américaines. C’est le message de Joyce Carol Oates. Mais en fait, toutes les situations de la vie peuvent engendrer un sentiment d’angoisse et le danger peut demeurer diffus, ou, au contraire, il peut se concentrer en un objet bien déterminé.

" Hanté " (Haunted)

Cette nouvelle met en scène des endroits imprégnés par le mal, des lieux où des forces et des événements maléfiques s’expriment en toute liberté. " Hanté " est l’histoire de deux adolescentes : Mary Lou Siskin et Melissa. Ce sont deux garçons manqués, des " tomboys ", comme l’on dit couramment en américain. C’est l’âge difficile où l’on fait ce que l’on a envie de faire, où l’on n’écoute plus, ou pratiquement plus les parents, car l’on croit tout savoir sur la vie et les adultes. Ces deux filles attirent tout de suite notre sympathie par leur esprit d’indépendance, leur bravoure et leur énergie. Mary Lou, malgré ses manières garçonnières très accentuées, est une jolie fille ; son innocence et sa pureté sont symbolisées par ses magnifiques cheveux blonds. Ces mêmes cheveux serviront plus tard à identifier son cadavre mutilé.Avant tout, les deux filles adorent explorer des maisons inhabitées, parfois censées être hantées. En fait, la communauté a tabouisé ces maisons. On se rappelle que la transgression d’un tabou est censée entraîner une calamité, une infortune ou une souillure. C’est ce qui arrive à la pauvre Mary Lou, punie dans le récit pour avoir enfreint ce code social et moral. Le lecteur a l’impression de voir la jeune fille châtiée tant pour son caractère rebelle et audacieux que pour le non respect d’un tabou, car elle se rebelle contre la loi du groupe — faute impardonnable aux États-Unis.La mère de Melissa n’aime pas Mary Lou car elle manque de respect envers les adultes de la commune rurale et aussi parce qu’elle est pauvre, appartenant à la sous classe de " White Trash ", terme très péjoratif aux États-Unis.Le motif des fantômes est évoqué très tôt dans la nouvelle et répond à la stratégie d’écriture suivante : introduire le doute dans l’esprit du lecteur ; mais aussi introduire le mal, un vague et persistant sentiment de désordre, du mystère (peut-être du mysterium tremendum). On croit au fantômes ou l’on n’y croit pas. Certains habitants prétendent en avoir vu. De fait, le fantôme nous oblige à méditer sur notre existence matérielle, car il nous met en face du surnaturel.Dans l’histoire de Joyce Carol Oates, toutes les maisons abandonnées ont leur propre histoire macabre et tragique et la Maison des Minton est la pire. Après avoir sauvagement tué sa femme, M. Minton se suicide avec un fusil de chasse. Ainsi, la Maison des Minton baigne au cœur d’une énergie maléfique. Est-ce que les fantômes de la maison Minton occupent toujours les lieux ? Qui est la femme acariâtre et forte qui donne une fessée à Melissa ? Une clocharde ou un fantôme ? Le lecteur hésite. Peu après cet incident, Mary Lou disparaît. Puis, son cadavre mutilé est trouvé dans Elk Creek, pas loin de la Maison Minton. Mary Lou avait 13 ans à l’époque. Son très jeune âge nous touche au plus près. Nous sommes révoltés par un tel acte. Le meurtre d’un adulte n’a pas le même sens pour nous, surtout pour des parents. Mais, en Amérique, beaucoup d’enfants sont tués, ou disparaissent pour toujours, sans laisser aucune trace. Cela fait partie de l’horreur quotidienne.Comment expliquer le châtiment grotesque de Mary Lou Siskin ? La réponse se trouve en partie dès la première page du conte. Mary Lou et Melissa ont reçu un avertissement on ne peut plus clair : " N’allez pas dans les maisons abandonnées. Vous pouvez vous faire mal ", prophétise la mère de Melissa. " Les maisons sont-elles hantées ? " demande alors Melissa. " Bien sûr que non ! " répond sa mère. Melissa semble vouloir croire aux fantômes. Elle désire éprouver des émotions fortes. C’est probablement ce qui l’attire vers Mary Lou, car celle-ci est d’une témérité à toute épreuve et elle a déjà beaucoup d’expérience, semble-t-il.Les deux filles sont assez intrépides pour leur âge. Elles partent toutes seules en randonnées, s’aventurant très loin, bien qu’elles soient âgées seulement de dix ans. Elles adorent aussi espionner leurs voisins proches. Puis, un mystère surgit très tôt dans l’histoire : Mrs. Harding, l’institutrice des deux filles, meurt d’un infarctus dans des circonstances inexpliquées. Mary Lou prétend que Melissa et elle en sont responsables. C’est tout ce que l’on sait. Nulle autre explication. Mais Mary Lou n’est sûrement pas un ange, elle est trop insolente pour son âge, trop orgueilleuse. De surcroît, elle semble prendre plaisir à être méchante. Un tabou est là transgressé. On se rappelle qu’à l’origine, le mot polynésien signifie " sacré ". Certaines choses sont revêtues d’un caractère sacré. Freud met en avant deux significations : celle de sacré, consacré et celle d’inquiétant, de dangereux, d’interdit, d’impur6. Les maisons hantées constituent un emblème fantastique de la culture américaine et un tabou dont la fonction est la menace de mort de celui qui le transgresse. C’est précisément dans l’une de ces maisons que la fille trouve la mort.

" La poupée " (The Doll)

Le titre de cette nouvelle est un peu trompeur car il s’agit plutôt d’une maison de poupée. Le protagoniste du conte, Florence Parr, reçoit, à l’occasion de son quatrième anniversaire une magnifique maison de poupée, remarquable par sa beauté, sa complexité et sa taille. Une enfant pourrait y entrer, ou presque. On peut imaginer la puissance symbolique d’un tel objet dans l’imagination d’une petite fille de quatre ans seulement. C’est une image indélébile de son enfance, de sa psyché. Symboliquement, la maison est un havre, un refuge contre les agressions du monde extérieur. Si l’on est heureux, c’est l’endroit où l’on se sent en sécurité, un habit avec des murs, une chrysalide, notre rêve intime le plus profond où l’on abrite notre bonheur. Ainsi, les dessins de maisons faits par des enfants sont très révélateurs. On peut y apercevoir le bonheur, ou, au contraire, l’angoisse.Quatre décennies plus tard, Florence, une universitaire et une conférencière hautement respectée, découvre la réplique de sa maison de poupée alors au volant de sa voiture dans East Fainlight Avenue, à Lancaster, en Pennsylvanie. Il va sans dire qu’elle est très étonnée de découvrir la réplique de son jouet d’enfance et, du coup, Florence se trouve transportée dans le temps, devant un objet " sacré " (le mot est employé dans le texte). Elle a l’impression de se trouver dans une autre dimension, vulnérable devant la hiérophanie que représente la maison onirique. Elle se déplace comme dans un rêve, lentement, sans repères sûrs. Florence panique, un peu comme elle a paniqué lors d’un cours magistral de littérature sur des poètes métaphysiques. Devant la maison, face à l’immensité et le mystère de son enfance, un sentiment de profonde angoisse envahit le professeur. Son angoisse concerne l’être en tant que tel et de l’existence de Dieu. Elle s’enfuit alors de l’endroit, même si elle se sent stupide en le faisant. C’est dire qu’elle se trouve au cœur d’une situation fantastique où ses rêves et ses images d’un passé isolé et lointain envahissent sa réalité actuelle. Le décalage temporel est foncièrement angoissant.Le cadeau de la maison de poupée était le grand événement de son enfance et la visite de la maison dans East Fainlight Avenue devait être le grand événement de sa vie d’adulte. Elle rassemble tout son courage et sonne à la porte de la maison pour se renseigner sur son origine et sa construction. Un homme aux cheveux roux, avec un pantalon moulant ouvre la porte et l’invite à entrer. De prime abord gentil, il semble devenir sarcastique et agressif. Il possède un chien qui bave sur les pieds de Florence. Serait-ce un symbole de mort ? d’une rupture ontologique ? Puis le chien urine par terre. Étrangement, l’homme, comme dans un rêve, accuse Florence d’avoir fait pipi par terre.Les angoisses de l’héroïne transparaissent dans ses fantasmes. Florence a peur de ne pas être aimée, d’être humiliée, de ne pas être comprise. Elle veut occulter le présent avec les rêves de son enfance et, tout naturellement, sa vie d’adulte l’empêche d’exprimer ses rêves d’enfance. L’incongruité de son geste se fait sentir immédiatement. Florence éprouve un sentiment d’angoisse névrotique — celui d’être perdu, de perdre ses repères. Sa réalité cesse d’avoir un sens. Florence a peur du temps qui passe, du Cronos7 dévorant. Elle cherche refuge dans sa carrière de professeur.

JOYCE CAROL OATES
Haunted, Tales of the Grotesque