© William SchnabelUniversité Stendhal 3
Henry James
Deux fois proposée comme candidate pour le prix Nobel de littérature, Joyce Carol Oates est lauteur de livres de plusieurs genres. Elle a écrit des romans, des recueils de nouvelles, des pièces dramatiques, des poèmes, cinq livres sur la critique littéraire et un livre sur la boxe, tous dans les vingt-cinq dernières années. Son palmarès est très impressionnant et comprend : le PEN/Malamud Award, le Rosenthal Award, un Guggenheim Fellowship, le Prix OHenry, le National Book Award pour son roman Them etc.Les thèmes de prédilection de Joyce Carol Oates touchent lâme profonde de lAmérique. Sa vision est celle dune Amérique contemporaine, où parfois ledelkitsch rivalise avec lhorreur ou le grotesque2, et la banalité apparente des personnages avec lémotion soudaine et brutale. Ses familles sont plutôt ordinaires, mais elles sont mises à part dans leur façon de sentir le monde, déprouver des moments hors du commun de durée et dintensité émotionnelle. La vision des personnages de Hanté (Haunted3) est fantastique, certes, peut-être dun fantastique plus dipien, fétichiste et fantasmagorique que grotesque, mais létrange, le surnaturel surgissent sous forme de liens détournés et anormaux, créant ainsi un désordre dans la routine, le faux équilibre et la proportion. À linstar de certains maîtres du grotesque comme Goya, Doré, Fuseli, Dali, Magritte, Otto Dix, ou Gottfried Helnwein, Joyce Carol Oates emploie le genre à des fins comiques, sardoniques ou satiriques. Mais en même temps, la violence de ses contes est telle que lon nest jamais très loin de lhorreur ou de la terreur. Ce sont des contes cruels, comme il en existe parmi les hommes, les femmes et, malheureusement, chez les enfants aussi ; et ces choses-là nous séduisent, semble-t-il. Du moins nous semblons être fascinés au plus haut point par cette comédie ou plutôt tragédie humaine. Mais notre soif demeure et restera toujours insatiable.Quest-ce que langoisse ? Qui ne connaît pas ces atroces souffrances psychiques et somatiques ? Bien sûr, on peut donner une définition au vocable, on peut lui coller une étiquette, lenfermer dans une camisole linguistique, mais quelle est la source psychique, biologique ou anthropologique de langoisse et pourquoi les gens sont-ils angoissés, certains presque chroniquement ? Nos dictionnaires parlent de " sensation pénible de malaise profond, déterminée par limpression diffuse dun danger vague, imminent, devant lequel on reste désarmé et impuissant ". On connaît les sensations physiques associées à langoisse : un sentiment de constriction, détouffement ; ainsi que les modifications neurovégétatives : palpitations de cur, sueurs, tremblements, vision brouillée, entre autres. On peut dire que langoisse naît de lattente dun danger, imaginaire et inconnu, tandis que la peur suppose la présence dun danger quelconque. On dit aussi que langoisse na pas besoin dêtre liée à une situation réelle, elle peut être engendrée par des fantasmes, ou par des représentations imaginaires, souvent conflictuelles. Pour différencier la peur de langoisse, on peut dire que la peur a besoin dun objet, alors que langoisse nen a pas, lobjet conférant une spécificité à la peur qui manque à langoisse. Cest précisément cette indétermination qui rend langoisse si éprouvante, car son malaise est diffus4.Admettons. Mais tout cela est très théorique et il ny a point dégalité entre les sentiments et les mots. Nous sommes programmés, semble-t-il, à vivre angoissés, à nous comporter de manière archétypale et le lien entre lenvironnement et le comportement humain est indéniable ; si lon songe à nos réactions dans la rue, on se rend compte que notre cerveau agit, sur le plan anthropologique, dune manière assez primaire. Le cerveau humain enregistre un environnement comme menaçant ou pas. Cette composante inquiétante, voire hostile, est appelée " la menace deffraction5 ". Elle peut aller jusquaux peurs de castration ou de dévoration.Si la vie est angoissante pour les hommes, elle lest plus encore pour les femmes et, plus particulièrement, pour les américaines. Cest le message de Joyce Carol Oates. Mais en fait, toutes les situations de la vie peuvent engendrer un sentiment dangoisse et le danger peut demeurer diffus, ou, au contraire, il peut se concentrer en un objet bien déterminé.
Cette nouvelle met en scène des endroits imprégnés par le mal, des lieux où des forces et des événements maléfiques sexpriment en toute liberté. " Hanté " est lhistoire de deux adolescentes : Mary Lou Siskin et Melissa. Ce sont deux garçons manqués, des " tomboys ", comme lon dit couramment en américain. Cest lâge difficile où lon fait ce que lon a envie de faire, où lon nécoute plus, ou pratiquement plus les parents, car lon croit tout savoir sur la vie et les adultes. Ces deux filles attirent tout de suite notre sympathie par leur esprit dindépendance, leur bravoure et leur énergie. Mary Lou, malgré ses manières garçonnières très accentuées, est une jolie fille ; son innocence et sa pureté sont symbolisées par ses magnifiques cheveux blonds. Ces mêmes cheveux serviront plus tard à identifier son cadavre mutilé.Avant tout, les deux filles adorent explorer des maisons inhabitées, parfois censées être hantées. En fait, la communauté a tabouisé ces maisons. On se rappelle que la transgression dun tabou est censée entraîner une calamité, une infortune ou une souillure. Cest ce qui arrive à la pauvre Mary Lou, punie dans le récit pour avoir enfreint ce code social et moral. Le lecteur a limpression de voir la jeune fille châtiée tant pour son caractère rebelle et audacieux que pour le non respect dun tabou, car elle se rebelle contre la loi du groupe faute impardonnable aux États-Unis.La mère de Melissa naime pas Mary Lou car elle manque de respect envers les adultes de la commune rurale et aussi parce quelle est pauvre, appartenant à la sous classe de " White Trash ", terme très péjoratif aux États-Unis.Le motif des fantômes est évoqué très tôt dans la nouvelle et répond à la stratégie décriture suivante : introduire le doute dans lesprit du lecteur ; mais aussi introduire le mal, un vague et persistant sentiment de désordre, du mystère (peut-être du mysterium tremendum). On croit au fantômes ou lon ny croit pas. Certains habitants prétendent en avoir vu. De fait, le fantôme nous oblige à méditer sur notre existence matérielle, car il nous met en face du surnaturel.Dans lhistoire de Joyce Carol Oates, toutes les maisons abandonnées ont leur propre histoire macabre et tragique et la Maison des Minton est la pire. Après avoir sauvagement tué sa femme, M. Minton se suicide avec un fusil de chasse. Ainsi, la Maison des Minton baigne au cur dune énergie maléfique. Est-ce que les fantômes de la maison Minton occupent toujours les lieux ? Qui est la femme acariâtre et forte qui donne une fessée à Melissa ? Une clocharde ou un fantôme ? Le lecteur hésite. Peu après cet incident, Mary Lou disparaît. Puis, son cadavre mutilé est trouvé dans Elk Creek, pas loin de la Maison Minton. Mary Lou avait 13 ans à lépoque. Son très jeune âge nous touche au plus près. Nous sommes révoltés par un tel acte. Le meurtre dun adulte na pas le même sens pour nous, surtout pour des parents. Mais, en Amérique, beaucoup denfants sont tués, ou disparaissent pour toujours, sans laisser aucune trace. Cela fait partie de lhorreur quotidienne.Comment expliquer le châtiment grotesque de Mary Lou Siskin ? La réponse se trouve en partie dès la première page du conte. Mary Lou et Melissa ont reçu un avertissement on ne peut plus clair : " Nallez pas dans les maisons abandonnées. Vous pouvez vous faire mal ", prophétise la mère de Melissa. " Les maisons sont-elles hantées ? " demande alors Melissa. " Bien sûr que non ! " répond sa mère. Melissa semble vouloir croire aux fantômes. Elle désire éprouver des émotions fortes. Cest probablement ce qui lattire vers Mary Lou, car celle-ci est dune témérité à toute épreuve et elle a déjà beaucoup dexpérience, semble-t-il.Les deux filles sont assez intrépides pour leur âge. Elles partent toutes seules en randonnées, saventurant très loin, bien quelles soient âgées seulement de dix ans. Elles adorent aussi espionner leurs voisins proches. Puis, un mystère surgit très tôt dans lhistoire : Mrs. Harding, linstitutrice des deux filles, meurt dun infarctus dans des circonstances inexpliquées. Mary Lou prétend que Melissa et elle en sont responsables. Cest tout ce que lon sait. Nulle autre explication. Mais Mary Lou nest sûrement pas un ange, elle est trop insolente pour son âge, trop orgueilleuse. De surcroît, elle semble prendre plaisir à être méchante. Un tabou est là transgressé. On se rappelle quà lorigine, le mot polynésien signifie " sacré ". Certaines choses sont revêtues dun caractère sacré. Freud met en avant deux significations : celle de sacré, consacré et celle dinquiétant, de dangereux, dinterdit, dimpur6. Les maisons hantées constituent un emblème fantastique de la culture américaine et un tabou dont la fonction est la menace de mort de celui qui le transgresse. Cest précisément dans lune de ces maisons que la fille trouve la mort.
Le titre de cette nouvelle est un peu trompeur car il sagit plutôt dune maison de poupée. Le protagoniste du conte, Florence Parr, reçoit, à loccasion de son quatrième anniversaire une magnifique maison de poupée, remarquable par sa beauté, sa complexité et sa taille. Une enfant pourrait y entrer, ou presque. On peut imaginer la puissance symbolique dun tel objet dans limagination dune petite fille de quatre ans seulement. Cest une image indélébile de son enfance, de sa psyché. Symboliquement, la maison est un havre, un refuge contre les agressions du monde extérieur. Si lon est heureux, cest lendroit où lon se sent en sécurité, un habit avec des murs, une chrysalide, notre rêve intime le plus profond où lon abrite notre bonheur. Ainsi, les dessins de maisons faits par des enfants sont très révélateurs. On peut y apercevoir le bonheur, ou, au contraire, langoisse.Quatre décennies plus tard, Florence, une universitaire et une conférencière hautement respectée, découvre la réplique de sa maison de poupée alors au volant de sa voiture dans East Fainlight Avenue, à Lancaster, en Pennsylvanie. Il va sans dire quelle est très étonnée de découvrir la réplique de son jouet denfance et, du coup, Florence se trouve transportée dans le temps, devant un objet " sacré " (le mot est employé dans le texte). Elle a limpression de se trouver dans une autre dimension, vulnérable devant la hiérophanie que représente la maison onirique. Elle se déplace comme dans un rêve, lentement, sans repères sûrs. Florence panique, un peu comme elle a paniqué lors dun cours magistral de littérature sur des poètes métaphysiques. Devant la maison, face à limmensité et le mystère de son enfance, un sentiment de profonde angoisse envahit le professeur. Son angoisse concerne lêtre en tant que tel et de lexistence de Dieu. Elle senfuit alors de lendroit, même si elle se sent stupide en le faisant. Cest dire quelle se trouve au cur dune situation fantastique où ses rêves et ses images dun passé isolé et lointain envahissent sa réalité actuelle. Le décalage temporel est foncièrement angoissant.Le cadeau de la maison de poupée était le grand événement de son enfance et la visite de la maison dans East Fainlight Avenue devait être le grand événement de sa vie dadulte. Elle rassemble tout son courage et sonne à la porte de la maison pour se renseigner sur son origine et sa construction. Un homme aux cheveux roux, avec un pantalon moulant ouvre la porte et linvite à entrer. De prime abord gentil, il semble devenir sarcastique et agressif. Il possède un chien qui bave sur les pieds de Florence. Serait-ce un symbole de mort ? dune rupture ontologique ? Puis le chien urine par terre. Étrangement, lhomme, comme dans un rêve, accuse Florence davoir fait pipi par terre.Les angoisses de lhéroïne transparaissent dans ses fantasmes. Florence a peur de ne pas être aimée, dêtre humiliée, de ne pas être comprise. Elle veut occulter le présent avec les rêves de son enfance et, tout naturellement, sa vie dadulte lempêche dexprimer ses rêves denfance. Lincongruité de son geste se fait sentir immédiatement. Florence éprouve un sentiment dangoisse névrotique celui dêtre perdu, de perdre ses repères. Sa réalité cesse davoir un sens. Florence a peur du temps qui passe, du Cronos7 dévorant. Elle cherche refuge dans sa carrière de professeur.